Fin de la souveraineté agro-alimentaire…interview de Susan Georges

Gérard Lambert économiste interview Susan Georges pour la REVUE « POUR écrire la liberté « Fin de la souveraineté agro alimentaire.

Auteure de «Les usurpateurs. Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir ». Le Seuil, 2014. Susan Georges décrit au cours de cet interview comment tous les secteurs de la production agricole et de la transformation agro-alimentaire voient peser sur eux une menace considérable. Figure marquante de l’altermondialiste elle montre dans cet interview comment les Etats perdent toute influence sur un domaine-clé – l’agro-alimentaire, et livrent ainsi les sociétés aux standards des grandes entreprises. Au coeur de la réflexion des Amaps sur le devenir des circuits courts et de l’agriculture paysane.

POUR : Dans votre dernier livre, vous qualifiez les grandes entreprises d’usurpatrices, toutefois les gouvernements européens ne se voient pas comme «usurpés» dans la négociation, ils évoquent surtout une facilitation légitime des relations commerciales …

A ce stade, il n’est pas encore possible de donner une représentation générale de la négociation, mais des fuites permettent d’affirmer qu’il y aura de véritables abandons, des formes de scandales à l’issue des rounds de négociation.

POUR : Des exemples?

Les Européens semblent avoir abandonné l’idée de se protéger contre 32 pesticides à utiliser en agriculture, et dont les Américains veulent la libéralisation. Cette information non démentie montre que les représentants européens s’exposent, et doivent, bon gré mal gré, accepter un affaiblissement de leur législation ou s’engager à ne pas améliorer celle-ci. C’est très grave pour la protection de la santé humaine et pour la qualité alimentaire.

Les normes acquises, parfois insatisfaisantes, sont le résultat de luttes, de confrontations entre la société et les grands producteurs. Cette vision de règlementations qui tendent vaille que vaille vers l’intérêt général est remplacée par une vision émanant exclusivement des gros producteurs. Les Européens abandonnent leurs principes de souveraineté.

Mais à mes yeux, il n’est pas anormal de voir surgir ce type de scandale, c’est une conséquence inévitable de la forme de négociation. Il est question de donnant-donnant, comme dans toute négociation. Je ne comprends pas les dirigeants politiques qui en Europe affirment qu’ils ne concèderont rien sur les principes sociaux, environnementaux et sanitaires, alors que l’objet-même du TTIP est d’organiser des concessions d’Etat (US et CE) à faire aux grandes entreprises transnationales.

Plus globalement, et c’est ce qui perce furtivement à l’issue du 9° round, on pourrait aller vers un deal «l’agro aux States contre les marchés publics à l’Europe».

POUR : Justement, les Européens ne peuvent-ils pas s’enorgueillir de faire céder les représentants américains sur la disposition protectionniste qu’est le «buy american act »?

Les gains de la négociation ne vont pas aux sociétés européenne ou américaine, les gains vont essentiellement en direction des grandes entreprises, ce qui me permet de prétendre que globalement il s’agit d’une négociation des grandes compagnies contre les règlements et les lois.

Du côté américain, le dispositif du fast track ne semble pas maîtrisé par le président Obama, qui doit composer avec une opposition partielle venant des Démocrates et une opposition totale des Républicains qui sont, quant à eux, dans une démarche ultra-politicienne d’opposition à la présidence. Du côté européen, la structure de négociation conduit à rendre les concessions quasiment irréversibles.

POUR : Les gains pour les entreprises sont aussi présentés comme des gains pour les PME qui se verraient ouvrir de nouvelles perspectives de marché.

Revenant à l’exemple des pesticides, on voit clairement que c’est un domaine où les PME sont inexistantes. Les perspectives d’extension de  marchés, pour les grandes entreprises exclusivement, ne tiennent qu’à l’affaiblissement des législations européennes.

Tous les secteurs de la production agricole et de la transformation agro-alimentaire voient peser sur eux une menace considérable. Le tissu des petites exploitations agricoles et des PME de transformation alimentaire n’a rien à gagner à cette négociation. Au contraire, il a tout à perdre puisque l’on donne des avantages à la standardisation. C’est une folie pour les négociateurs européens de s’engager au nom de plus de treize millions d’exploitations qui se verront bousculées dans leur organisation productive et commerciale.

Si les barrières tarifaires et réglementaires sont abaissées pour la viande et pour les céréales, les marchés européens vont subir une nouvelle concurrence «déloyale». Par les prix, puisque les Américains subventionnent leur agriculture de base. Par les conditions de production puisque les Américains travaillent à partir d’entités géantes qui leur permettent des économies d’échelle. Si l’on y ajoute le laxisme du côté de la qualité, je vois mal comment vont résister les opérateurs agricoles européens qui, le plus souvent, travaillent des «spécialités». Le traité ALENA dont on peut déjà tirer des enseignements a coûté énormément d’emplois traditionnels au Mexique.
Suzan-George-Copie-Street-Art-by-Pejac-in-Salamanca-Spain-2

PEJAC http://pejac.es/home/gallery

POUR : Nombre de spécialités européennes sont pourtant protégées…

Il existe effectivement plus de 3.000 appellations géographiques contrôlées. C’est une notion qui est totalement ignorée chez les opérateurs agro-alimentaires américains. Pour eux, Champagne is Champain, il s’agit d’un produit purement générique.

L’Europe pourra peut-être se targuer de sauver l’une ou l’autre de ses appellations emblématiques, mais il lui deviendra totalement impossible de spécifier ses produits et d’en garantir la qualité et l’authenticité. On voit en Grèce un mouvement visant à protéger la Feta, en France une défense du Roquefort, on voit l’Italie sauver ses meilleurs jambons, on voit Nuremberg s’enflammer en faveur de sa saucisse, mais comment fait-on pour sauver des appellations devant des négociateurs américains pour qui «cheese is cheese and nothing else».

POUR : Mais est-il possible que les Européens sortent d’une telle négociation sans aucun gain?

Le problème, je le répète, est la manière dont on interprète ces «gains» et leurs destinataires. La négociation consacre une union des entreprises face à des dispositions qu’elles considèrent comme gênantes et, pour réussir cette union, elles sont disposées à faire des concessions qui permettront de convaincre les pouvoirs politiques, qui eux-mêmes s’interdiront de prendre des initiatives d’intérêt général.

La démarche est préparée depuis plus de 20 ans, les fédérations d’entreprises travaillent ensemble. Elles ont concentré leurs efforts de lobbyisme sur la Commission, pour arriver à ce que celle-ci consacre 95% de ses réunions de consultation aux lobbies. Elles ont ensuite agi de manière cohérente sur les gouvernements et s’en prennent maintenant aux grandes organisations internationales y compris hors de l’OMC. On vient de voir à l’UNESCO une action concertée des multinationales visant à minimiser les conséquences de pollutions pétrolières. Dans les normes de droit, les transnationales considèrent que les impératifs commerciaux sont supérieurs à toute norme juridique contraignante.

Aujourd’hui les fédérations d’entreprises considèrent que le fruit de leur travail est mûr et qu’elles peuvent imposer leur vision du droit aux gouvernements et à leurs populations.

Propos recueillis par Gérard Lambert

 

 

Laisser un commentaire